Le 25 novembre est-il le nouveau 8 mars ?
Ophélie Chavaroche, philosophe, pendant sa conférence sur la 25 novembre dans les entreprises pendant l’événement Hot Topics organisé par Curiosity en 2024
Pendant longtemps, le 8 mars a incarné le rendez-vous incontournable de l'égalité entre les femmes et les hommes.
Cette journée, officiellement reconnue par les Nations Unies depuis 1977, s'inscrit dans une histoire de conquête des droits : droit de vote, droit au travail, égalité salariale, accès aux responsabilités, représentation politique. Elle raconte un mouvement de progrès fondé sur la loi, les politiques publiques et la transformation des institutions.
Mais depuis quelques années, une autre date semble prendre une place croissante dans les entreprises : le 25 novembre, Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes.
Et si ce déplacement de l'attention racontait quelque chose de plus profond ?
Du droit à la réalité vécue
Le 8 mars porte une ambition, le 25 novembre confronte à une réalité.
Lorsque les Nations Unies instaurent cette journée en 1999, elle reste longtemps relativement discrète. Les violences faites aux femmes sont alors perçues comme relevant principalement de la sphère privée, familiale ou judiciaire.
Aujourd'hui, la situation a changé. Les témoignages se multiplient. Les enquêtes se succèdent. Les procès médiatisés rappellent l'ampleur des violences et leur proximité avec nos vies quotidiennes. Derrière les statistiques apparaissent des visages, des histoires et parfois des personnes que nous connaissons.
Le sujet devient alors difficile à tenir à distance, il ne s'agit plus uniquement de défendre un principe d'égalité. Il s'agit de répondre à une réalité concrète.
Le moment où l'égalité devient personnelle
Le 8 mars nous invite souvent à réfléchir à ce que la société devrait être, le 25 novembre nous oblige à regarder ce qu'elle est.
Face aux violences, la question n'est plus seulement institutionnelle ou politique. Elle devient également éthique et individuelle.
Que puis-je faire ? Comment réagir ? Quel rôle puis-je jouer ? Ces interrogations concernent chacun et chacune d'entre nous.
Car les violences faites aux femmes ne sont pas des phénomènes isolés. Elles s'inscrivent dans un continuum qui va des comportements sexistes du quotidien jusqu'aux formes les plus graves de violences physiques ou psychologiques.
Elles sont le produit d'une même culture, de mêmes mécanismes de domination et de mêmes représentations sociales et c’est précisément pour cette raison qu'elles ne peuvent plus être considérées comme un sujet exclusivement privé.
Pourquoi les entreprises s'en emparent-elles ?
Pendant longtemps, les organisations ont considéré que certaines questions relevaient de la vie personnelle et ne les concernaient pas directement. Cette frontière devient aujourd'hui plus difficile à maintenir.
Non pas parce que les entreprises auraient vocation à résoudre tous les problèmes de la société, mais parce que les individus ne se présentent plus au travail comme des professionnels déconnectés du reste de leur existence.
Les attentes ont changé, la santé mentale, la ménopause, les parcours de PMA, le rôle d'aidant ou encore les violences intrafamiliales sont progressivement entrés dans les conversations professionnelles.
Ce mouvement traduit une évolution plus profonde : nous acceptons de moins en moins l'idée selon laquelle certaines réalités humaines devraient rester invisibles dès lors que l'on franchit la porte de l'entreprise. Les violences faites aux femmes s'inscrivent dans cette dynamique.
La fin du grand partage entre vie privée et vie professionnelle ?
Cette évolution nous oblige à réinterroger une frontière que nous pensions évidente. Et si la séparation stricte entre vie privée et vie professionnelle n'avait jamais été aussi étanche qu'on l'imaginait ?
Après tout, les conséquences des violences, des discriminations ou des inégalités ne s'arrêtent pas aux portes des organisations, elles influencent les parcours professionnels, la santé, la confiance en soi, les opportunités de carrière ou encore l'autonomie économique.
À mesure que ces réalités deviennent visibles, les entreprises sont conduites à se poser de nouvelles questions : comment créer des espaces d'écoute ? Comment accompagner les personnes concernées ? Comment prévenir certaines situations ? Comment sensibiliser sans se substituer aux pouvoirs publics ?
Les réponses ne sont pas toujours simples, mais les questions, elles, ne peuvent plus être ignorées.
Le 25 novembre, nouveau 8 mars ?
Le 8 mars conserve sa place particulière dans l'histoire de l'égalité entre les femmes et les hommes, mais le 25 novembre raconte peut-être autre chose.
Le passage d'une approche centrée sur les droits à une réflexion plus large sur les conditions concrètes d'exercice de ces droits, le passage d'un idéal à une réalité vécue, le passage d'une égalité pensée en théorie à une égalité confrontée à l'expérience quotidienne des femmes.
Plus largement, cette évolution révèle une transformation profonde de notre rapport au travail et à l'entreprise. Les organisations ne sont plus seulement des lieux de production. Elles deviennent aussi des espaces où se jouent certaines des grandes questions de société. À condition, bien sûr, de prendre le temps de les penser avec nuance.
Car si les entreprises ne peuvent pas régler à elles seules les problèmes du monde, elles ne peuvent plus non plus faire comme s'ils s'arrêtaient à leur porte.
Que l'on partage ou non cette hypothèse, une chose est certaine : les entreprises sont de plus en plus nombreuses à s'interroger sur leur rôle face aux violences sexistes et sexuelles et, plus largement, sur les sujets qui se situent à la frontière entre vie personnelle et vie professionnelle. Curiosity propose des conférences de prise de hauteur sur ces enjeux ainsi que des dispositifs de sensibilisation, de prévention et d'accompagnement adaptés à chaque organisation.