A-t-on le doit d’être gender fatigué ?

Table ronde sur la gender fatigue, organisée par Curiosity en 2024

Depuis des années, les entreprises ont multiplié les initiatives pour faire progresser l'égalité professionnelle : plans d'action, objectifs de mixité, formations, réseaux internes, programmes de leadership, quotas, indicateurs de suivi... Jamais le sujet n'a été autant présent dans les organisations.

Et pourtant, une forme de lassitude semble émerger.

Chez certaines personnes, elle se traduit par une question : “Parle-t-on encore de ce sujet ?" Chez d'autres, par une frustration inverse : “Pourquoi les choses n'avancent-elles pas plus vite ?"

C'est précisément ce paradoxe que la chercheuse Elisabeth Kelan a théorisé sous le nom de gender fatigue.

Quand la fatigue s'installe

La gender fatigue désigne le sentiment de lassitude que l'on peut ressentir face aux inégalités de genre, notamment lorsque l'on pensait que le problème avait été réglé.

Après des décennies de mobilisation, de progrès législatifs et de transformations des pratiques, beaucoup s'attendaient à ce que la question de l'égalité entre les femmes et les hommes appartienne progressivement au passé. Pourtant, les écarts persistent.

Écarts de rémunération, sous-représentation dans certaines fonctions de direction, partage inégal des responsabilités familiales, exposition aux violences sexistes et sexuelles : les chiffres montrent que le sujet reste d'actualité.

C'est précisément cette contradiction qui nourrit la fatigue. Comment expliquer que, malgré les efforts engagés, il soit encore nécessaire de parler d'égalité professionnelle ?

Une fatigue qui ne prend pas toujours la même forme

La gender fatigue ne touche pas tout le monde de la même manière.

Pour certains collaborateurs, elle se traduit par une impression de saturation. Le sujet leur semble omniprésent, parfois répétitif, voire éloigné de leurs préoccupations quotidiennes.

Pour d'autres, au contraire, la fatigue naît du sentiment que les progrès sont trop lents. Malgré les discours, les engagements et les dispositifs mis en place, les mêmes obstacles semblent réapparaître année après année.

Ces deux formes de fatigue peuvent sembler opposées. Elles ont pourtant un point commun : elles naissent toutes deux d'un décalage entre les attentes et la réalité.

Faut-il s'inquiéter de cette fatigue ?

Pas nécessairement.

La fatigue n'est pas toujours le signe d'un désengagement. Elle peut aussi être le symptôme d'une phase de transition.

Toutes les grandes transformations traversent des périodes de doute. Après l'enthousiasme des débuts vient souvent le temps des questions, des résistances et des remises en perspective. L'égalité professionnelle n'échappe pas à cette règle.

Reconnaître l'existence de cette fatigue permet justement d'éviter qu'elle ne se transforme en rejet ou en indifférence.

Comment dépasser la Gender Fatigue ?

Peut-être en changeant de regard.

Plutôt que de considérer l'égalité professionnelle comme un sujet isolé, il est utile de la relier aux enjeux qui préoccupent aujourd'hui les organisations : attractivité des talents, engagement des collaborateurs, innovation, performance collective, qualité de vie au travail ou encore transformation des métiers.

Il est également nécessaire de renouveler les récits. Les mêmes arguments, les mêmes formats et les mêmes conversations ne produisent pas toujours les mêmes effets. Les entreprises ont besoin de nouvelles façons de parler d'égalité, capables d'embarquer un public toujours plus large.

Enfin, dépasser la gender fatigue suppose de réhabiliter le dialogue. Dans un contexte où les débats sur la diversité et l'inclusion deviennent parfois plus polarisés, créer des espaces d'écoute et de nuance est probablement plus important que jamais.

A-t-on le droit d'être gender fatigué ?

Oui. La vraie question n'est peut-être pas de savoir si l'on a le droit d'être gender fatigué, mais ce que cette fatigue nous dit de l'état de nos organisations et de notre société.

Car derrière cette lassitude se cache une interrogation fondamentale : comment continuer à faire progresser l'égalité lorsque certains ont le sentiment que tout a déjà été dit, tandis que d'autres estiment que tout reste encore à faire ?

C'est sans doute là que se situe le véritable défi des prochaines années.

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